mardi 6 juin 2017

Et pendant ce temps là,





Et pendant ce temps là


Et pendant ce temps là

Elle s’appelle Nour qui signifie « lumière ». Elle voulait trouver une vie meilleure en fuyant la guerre. Quand les passeurs sont repartis avec le moteur, l’embarcation s’est retournée en pleine mer. Dans la nuit, la confusion et la terreur, une autre femme réfugiée et son jeune enfant se sont  agrippés à ses frêles épaules. Nour n’a pas pu remonter prendre de l’air. Au petit matin, son corps à la dérive échouera sur une plage près de Tripoli, l’Europe est de l’autre coté, douze étoiles blafardes flétrissent l’aurore.


Et pendant ce temps là

Il s’appelle Edmond. Son dos et son bassin ne sont que plaies béantes, ses escarres au contact de l’urine découplent la douleur. Il s’est souillé au début de la nuit, l’aide soignante venait de passer. A travers les barreaux du lit, il attend de voir l’aurore se lever. Paralysé depuis son attaque, c’est le seul voyage qu’il  puisse faire depuis, tourner la tête de la fenêtre à la porte de sa chambre d’Ehpad où ne rentre maintenant que l’aide soignante, de la porte à la fenêtre, de la fenêtre à la porte, de l’indignité à la misère d’une fin de vie.


Et pendant ce temps là,

Elle s’appelle Marie-Jo, elle a fini son service de nuit. La nuit c’est l’enfer mais le jour, elle peut s’occuper davantage de son fils qu’elle élève seule. Avec sa collègue aide soignante, elles ont effectué la surveillance de soixante six résidents à la lampe de poche. Marie Jo est harassée, les jambes lourdes et le souffle court elle s’engouffre  dans le RER, elle pense qu’elle aurait du repasser dans la chambre du monsieur paralysé qui ne tourne plus que la tête.  Dans le petit matin de sa banlieue, Elle ira récupérer son fils pour le mener à l’école, la révolte étouffée par ses conditions de travail, l’empathie en berne.


Et pendant ce temps là

Il s’appelle Halim, il travaille dans une banque d’affaire de la City, bloqué sur un dossier important, il ne sort du bureau que tard dans la soirée, heureux de rompre son jeûne du Ramadam en cette belle nuit de printemps. Il se rend boire un Coca dans un bar du marché couvert du Borough Market, sur la rive sud de la Tamise. Mais les djihadistes ne se préoccupent pas du printemps, il est poignardé sauvagement, jeté sur la table d’une  terrasse de bar, ses larmes et son sang épandus sur l’asphalte londonien.


Et pendant ce temps là,

Elle s’appelle Katia, elle a pleuré toute la nuit agrippée à son nounours. Elle ne veut pas retourner à l’école, les élèves de la cour des primaires se moquent de ses seins gros comme deux clémentines. Elle sait que papa et maman sont inquiets, ils parlent avec des grands mots d’adultes, de puberté précoce, de facteurs environnementaux, de perturbateurs endocriniens. Katia pensait que le poison n’arrosait que les pommes des vilaines sorcières, que le baiser d’un prince pouvait guérir ces sortilèges. Les parents de Katia ont pris un rendez vous chez un endocrinologue, ils savent que le poison est partout insidieusement diffusé en toute impunité.


Et pendant ce temps là,

Il s’appelle Donald. Il joue avec notre planète au dernier étage d’une tour dorée. Comme un sale gamin gâté, il s’appliquera à déglinguer sadiquement ce gros beau jouet qui n’est pas le sien en tançant les grands experts corrompus qui le conseillent. Pour l’heure, il a fait convoquer d’urgence le responsable de la maintenance de la tour et le conseiller à la sécurité nationale. La climatisation de sa suite  fonctionne mal et cela lui est intolérable. Le Conseil de Sécurité Nationale doit exfiltrer un expert ukrainien spécialiste en climatisation. Pour l’heure, le président ne trouve pas le sommeil et en attendant l’aube, fébrile et suffocant, il twitte.


Et pendant ce temps là,

Elle s’appelle Sue. En visite au Seaworld d’Orlando, elle observe le bassin des lamantins. Au Miami Dade Collège, les filles de son groupe la comparent fréquemment à cet animal marin, « cette vache des mers » symbole de la Floride. Sue se convainc  qu’il existe quelques concordances notamment le poids et  la nonchalance. Dans la foule une association de protection de la nature  fait une quête car l’espèce est menacée, mutilée par les hélices des hors-bord, empoissonnée pas les phosphates de l’agriculture intensive. Sue sort un billet de cinq dollars. Quand on lui explique que l’animal mange jusqu’à cinquante kilos de végétaux par jour, Sue tourne les talons et part, boudinée dans son tee-shirt, s’acheter un seau de pop corn et un hot dog.


Et pendant ce temps là,

Il s’appelle Florent. C’est la deuxième fois qu’il se réveille en sursaut cette nuit. Il faut à tout prix qu’il puisse dormir pour pouvoir prendre son poste demain. Toujours ce même cauchemar récurrent, il se noie dans une marre de sang.  Il se lève, son corps perclus de courbatures  pour avaler un somnifère dans un verre d’eau. Demain matin, il sera de retour à la tuerie. Florent travaille au début de la chaine, il occupe le poste de finition de découpage des têtes des bovins. Une minute et quinze secondes à chaque tâche.  Le poste du deuxième "assommeur" qui vérifiait si les bêtes étaient bien mortes après l’égorgement a été supprimé. Florent voit arriver parfois des bovins encore vivants à la chaine de découpage. Mais il sait que l’on ne doit pas dire cela si on veut garder son poste à l’abattoir, en CDI, avec le 13ème mois, les primes et la mutuelle.  Alors il essaie de se fabriquer une carapace d’insensibilité et d’indifférence dans l’odeur acre et poisseuse du sang et le bruit assourdissant des machines.


Et pendant ce temps là,

Il s’appelle Ahmad,  Il a sept ans et il vit sous une tente sur l’asphalte le long de la route menant à la frontière fermée de la Hongrie. Ahmad était chez lui à Idilb en Syrie quand une bombe a frappé sa maison de nuit. Il a survécu, ses frères cadets n’ont pas eu cette chance. Les parents d’Ahmad ont du partir avec leur seul enfant survivant. C’est leur 16ème nuit de fuite. Depuis Ahmad a du mal à s’endormir et son sommeil est souvent entrecoupé de cauchemars.  Sa maman doit lui faire une sorte d’abri avec une couverture et des oreillers pour lui apprendre qu’il n’a rien à craindre. Ahmad a tout perdu même le droit de rêver.


Et pendant ce temps là,

Il s’appelle Bastien. Il a passé la nuit devant la télévision à regarder les chaines d’information. Complètement abruti par le leitmotiv médiatique de la nuit, la jupe de Brigitte, la poignée de main virile de Manu et la baisse du chômage tant attendue, il regarde passer l’aurore par la fenêtre, hagard.

Il n’y plus de travail dans la vallée, il a tout essayé. Leïla, sa femme, est partie faire une saison sur la côte d’Azur. Il n’a plus de nouvelles depuis trois semaines. La trêve hivernale est terminée, il va être expulsé. L’assistante sociale lui a dit que les enfants seraient placés. Il ne les amènera pas  à l’école aujourd’hui, ils ne sont plus acceptés à la cantine à causse des impayés. Devant sa télévision qui recrache encore la même bouillie, Bastien n’éprouve même plus de colère, il reste éteint la tête dans un oreiller, sa dignité broyée.


Et pendant ce temps là

L’humanité lobotomisée, l’humanité déshumanisée.


Et pendant ce temps là,

Des larmes sur mon clavier.

7 commentaires:

  1. Sophie Boussemart, c'est un texte d'un humanisme poignant.

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  2. Poignant cet article et tellement vrai se sont les vies d'êtres humaines. Ces personnes et nous ne faisons qu'un, enfin,pour certains, nos conditions de travail compliqués, nos salaires qui ne sont plus suffisant pour finir les fins de mois, le sentiment d'être seul(e), les cauchemars nous sommes des millions à les subir. Et nos enfants dans tout ça, que vont-ils devenir ?
    Et pour les autres qui fuient l'horreur, et, cherchent à venir pour trouver un monde meilleur, et trouve la mort, à cela je pense, et ceux qui survivent, les blessées de la vie, mais surtout de la cruauté, de la haine, de la misère qui nous entourent, ne les laissons pas, ne les abandonnons pas, un sourire, une main tendue, un mot de réconfort, oui ouvrons nos frontières et ouvrons nos bras pour les accueillir. Un jour peut être se sera eux qui nous accueilleront...
    Nikou

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  3. ton texte est beau, Sophie, mais la réalité qu'il décrit est à hurler


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  4. Magnifique texte, j'en ai les larmes aux yeux !

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  5. Et pendant ce temps là les gens votent les yeux fermés sans penser à leur libre arbitre trepassé. ..

    Des mots justes et touchant magnifique billet! Merci

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  6. Très beau texte, il me fait penser à une chanson écrite par les enfants du centre pour demandeurs d'asile ou je travaille, ton texte comme cette chanson donne la chair de poule...
    Je retrouve dans ce texte une strophe su la souffrance des employés des abattoirs, j'ai une fille qui rempli sa page d'articles et de vidéo sur la souffrance animale,il me semble que quand on aborde ces sujets, qui oublie trop cette facette là, celle des souffrances des gens qui n'ont pas d'autre choix que celui de tenir dans un tel boulot ! J'avais lu un article sur le sujet, très bien fait que j'avais mis sur ma page facebook, c'est un sujet qui me parle, car beaucoup de gens parlent de la souffrance animale, mais peu parlent de celle des gens qui l'infligent, ce sont pourtant les revers de la même médaille...Encore bravo pour ce texte plein d'émotion qui touche là ou ça fait mal...

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