mercredi 28 juin 2017

Giulia

Giulia



Giulia

J'étais très fatiguée parce qu'en plus de mon travail chez Lidl, j'avais trouvé une place dans une boite de nettoyage. Je finissais certains soirs après minuit. Nous avions ré-ouvert un dossier à mon nom pour notre logement. La demande de Salim était une nouvelle fois restée sans réponse. On nous avait prévenu, quelqu'un à l'office d'HLM écartait délibérément tous les dossiers aux patronymes trop arabisants.


Nous habitions depuis deux ans une chambre dans l'appartement de la mère de Salim. Farah était gentille mais nous voulions notre nid à nous, et puis, Malik le petit frère dormait sur le canapé du salon. Ce nouvel emploi devait nous aider à décrocher le fameux sésame, alors je tenais bon. J'avais mis aveuglément mon retard de règles sur le compte de l’épuisement.



J'avais arrêté la pilule, la seule que je pouvais supporter n'était pas remboursée par la Sécurité Sociale. Nous faisions l'économie de nos repas pour une semaine avec le prix d'une seule plaquette.

Quand j'ai eu la confirmation de ma grossesse, j'étais à ma huitième semaine, il me restait quinze jours pour me faire avorter.

Salim ne voulait pas d'enfants, je l'ai souvent entendu dire qu'il n'ambitionnait pas de partager sa vue sur le grillage de l'immeuble d'en face, qu'il y avait trop de crottes de chiens dans le bac à sable, trop de dealers dans la cage d'escalier pour espérer élever un gosse dans la cité.


Quand il a su pour le bébé, il est devenu fou de joie. Il parlait d'un signe que la vie nous envoyait, la bénédiction de notre amour que nous devions accepter. A trente ans maintenant, il était temps de changer de cap, il mettait sa main sur mon ventre et parlait d'espoir, de fenêtres ouvertes sur un ciel plus bleu.

J'ai gardé le bébé.


Mes collègues de Lidl ont délibérément partagé mon travail de mise en rayon, j'ai pu rester à la caisse durant toute la suite de ma grossesse. Les filles m'ont fait passer des cartons de vêtements, la voisine de Farah nous a donné un berceau que ma belle mère a recouvert d'une jolie suédine rose.


Salim est retourné plusieurs fois à Pôle Emploi. Il s'est énervé quand on lui a rétorqué que devenir papa n'était pas une qualification. Il souhaitait juste décrocher une place fixe proche de chez nous, les missions d'intérim le faisaient cavaler à mille lieues à la ronde, les frais de déplacement étaient rarement pris en compte.

Il dormait dans une voiture en bas d'un chantier quand Giulia est arrivée. C'est Farah qui m'a amenée à la maternité par le bus de nuit.


Le bébé est très vite né , je n'ai pas eu de péridurale, l’anesthésiste de garde était mobilisé aux urgences à cause d'un grave accident de la route. Qu'importe, quand ils ont posé Giulia sur mon ventre ce fût un des plus beaux moments de ma vie.


Giulia, elle porte le nom de son grand père, le père de Salim, venu de sa Kabylie pour construire ces tours, il est mort désabusé, ses yeux bleus délavés par la pluie avant que ce béton se transforme en ghetto et ses fils en « rebeu ».


Elle porte aussi le doux prénom de mon arrière grand mère, cette veuve téméraire et rebelle qui a fui son coin du sud de l'Italie parce qu'elle refusait que ses fils portent des chemises brunes. Ses deux aînés sont morts dans un maquis dans l'Est de la France.


Je suis très fière de ça parce que je sais que dans les veines de ma fille coulent du courage, de l'abnégation mais aussi de l'insoumission.

Quand Salim est venu nous chercher, quand il a pris Giulia dans ses bras, Salim si fort et si grand a pleuré, des larmes de tendresse, mais aussi de défi.


Il y a toujours du grillage sur la cité d'en face, mais, maintenant, il paraît moins haut.



1 commentaire:

Tout commentaire agressif et raciste sera enlevé, mais des dialogues constructifs sont les bienvenus

Place du travail

Place du travail En cette période de manifestation sociale, conséquence d'une ordonnance pour le moins controversée, je me s...

Rechercher dans ce blog

Mentions

La Voix des Semeurs est membre du Réseau

"Semeurs Citoyens"




Les avis exprimés par les différents contributeurs varient et sont de la seule responsabilité de leurs auteurs mais respectent les principes républicains de la Constitution Française, ainsi que la Loi sur la Liberté de la presse du 29 Juillet 1881.

Notre ligne éditoriale humaniste et utopiste fait admettre dans notre sein une pluralité d'opinions et non une ligne stricte imposée par la rédaction.

Aussi des nuances d'opinion se retrouvent dans les contributeurs et auteurs, et cette pluralité est encouragée dans notre réseau.

Google+ Followers