samedi 8 juillet 2017

Les petites flammes




Encore tout engourdi, le nez dans un ficus, Mani émergeait.
Il avait rêvé.
Il avait senti la terre, l'humus, la tourbe, l'argile. Il avait expiré l'eau, le limon, les graines de vie, suivi la divine étreinte de la germination et goûté à la chaleur fébrile de la floraison.

Il aurait voulu poursuivre ce songe presque sensuel une éternité, retranché dans l’alcôve ouatée du sommeil, mais Kwasi appelait debout dans le grand hall.

Ils avaient trouvé refuge dans l'entrée de l'édifice la veille au crépuscule. On leur avait dit que que le gardien, certains soirs de grand froid, était peu regardant à la fermeture des portes.
Ils avaient passé la nuit à même la terre d'un immense bac à plantes vertes. Ils devaient être dans l'entrée d'une serre d'une sorte de jardin public d'après ce qu'avait compris Mani dans la pénombre froide du soir.
Nonchalant, il suivit Kwasi jusqu'aux toilettes du hall pour attendre l'ouverture des portes, se mêler aux quelques visiteurs matinaux et ressortir incognito.
Mani était toujours surpris, malgré tout par cette eau fraîche et propre qui coulait partout où on la demandait. Il s'aspergea la nuque, s'essuya le visage et les mains avec le papier à disposition puis il but tout son soûl.

Assouvis, libérés de leurs rêveries, dégourdis par leur douche succincte, ils patientèrent en parlant des filles du pays, de leur marche toujours gracieuse au retour du puits malgré leurs charges d'eau.
Une dame avec un chariot de nettoyage interrompit la pantomime de Kwasi qui mimait l'ondulation des hanches des demoiselles. Ils la saluèrent et s’engouffrèrent vers la sortie.

Ils marchaient dans une allée écrasant les petits gravillons blancs qui crissaient sous leurs pas soutenus entre les platebandes des arbustes taillés.
Quelques joggeurs les oreilles campées sous des écouteurs les croisaient, ils donnaient l'impression de conduire leur destinée comme leur course, avec application et intention.

La course de Mani et Kwasi ne suivait aucun dessein particulier, comme les moineaux qui fouillaient dans les taillis du jardin, ils se posaient de branche en branche pour picorer portés par le vent. Ils étaient arrivés à Paris et cette bonne fortune leur suffisait.

Ils passèrent le portail, traversèrent la chaussée pour s'engager sur le pont d'Austerlitz.


Mani aimait la Seine, ce grand fleuve qui écartelait Paris en deux rives distinctes et pourtant si semblables. Elle coulait, bohème, délaissée par l’agitation des hommes. Il voyait, surtout la nuit, quelques embarcations glisser sur l'eau ténébreuse, des libellules pilotées en excursions touristiques. Il ne comprenait pas l'indifférence des hommes d'ici pour cette manne, s'ils ne souhaitaient pas en disposer, ils pouvaient néanmoins la considérer. Ils se pressaient, ils se précipitaient d'une berge à l'autre sans jamais faire cas du fleuve.

Arrivés essoufflés Quai de la Rapée, Mani et Kwasi se dirigèrent, sans se concerter vers les portes de sortie. Ils se précipitèrent à l’intérieur du métro dès l'ouverture automatique des grands battants noirs, l'usager qui sortait ignora leur incursion et s'élança dans la rue le nez coincé sur son téléphone portable.

Leur dextérité leur permettait la plupart du temps d'éviter de bousculer les gens, ils les frôlaient forcément, mais sans incidence. Ce n'était pas de la pitié ni de la solidarité, ceux du métro, pour la plupart, étaient indifférents aux autres, ils se fichaient de leur fleuve et de la vie autour.
De la sorte, les deux amis pouvaient vivoter la journée dans le métro sans entraves. Ils se tenaient à l'abri de la rigueur de l'hiver et des intempéries de l'ennui.

Ils demeuraient toujours sur les mêmes lignes, ils pouvaient ainsi reconnaître certaines stations uniquement à l'odeur, des œufs pourris à Madeleine, du cambouis aux Abbesses, du poulet grillé Porte de Clignancourt, des égouts à Opéra, un mélange de toutes sortes de parfums chics à Champs Elysées et les croissants chauds Gare du Nord.



Cette odeur de viennoiserie fraîche avait agi comme un aimant et ils avaient pris l'habitude depuis quelques jours de nicher devant la Croissanterie du niveau 2.
Ils savaient que cette pause olfactive était incertaine, il y avait davantage de contrôles dans le hall des gares. Néanmoins du point de vente il leur était facile de s'esquiver rapidement en cas de besoin.
Une vendeuse qui les avait remarqués leur donnait parfois à la dérobée des viennoiseries de la veille. Ils attendaient l'heure de sa pause, la suivaient jusqu'au parvis du hall des grandes lignes où elle partait fumer sa cigarette, un sac de petits pains caché sous son blouson.

Ils n'avaient jamais entendu le son de sa voix et ignoraient son nom. Ils ne l'avaient pas vue hier, ils allaient l'attendre encore aujourd'hui sur un banc face à la boutique dans les effluves de cuisson qui appâtaient les passants, le ventre creux, les yeux plantés dans les becquées des chalands.

L'odeur entêtante devenait maintenant écoeurante, la faim lancinante contractait les estomacs vides. Les deux amis se levèrent de concert, ils savaient qu'à Château Rouge, ils pouvaient espérer grappiller quelques fruits trop mûrs sur les étals des marchands ambulants.
Soudain, un commis, une charlotte de protection plantée en haut du crâne les interpella violemment derrière le comptoir.
« Elle ne viendra plus, c'est fini, si vous avez faim, il y a toujours la soupe populaire à Clignancourt, fichez le camp maintenant ! »

Ils déguerpirent à l'instant se mêlant à la foule compacte.

Clignancourt, ligne 4, ils se hâtèrent à travers des couloirs puis des escalators, sautèrent au dessus des tourniquets dans la cohue, déboulèrent dans un corridor, dévalèrent à nouveaux une suite de marches et se jetèrent dans le métro qui partait.
Leur course leur fit oublier un instant leur faim douloureuse.
Kwasi avant de s'asseoir avait attrapé un journal abandonné.
Mani qui ne savait pas lire glissa son doigt le long des caractères alignés. Kwasi lui fit la lecture des gros titres. Ils étaient appliqués à démasquer tous les lettres « a » du quotidien quand le métro fit halte à la station terminus, Porte de Clignancourt.
En se levant, Mani plia le journal et le rangea sous son bras, il avait déjà observé ce geste sur d'autres voyageurs et il le trouvait très élégant.


En peu de temps, ils atteignirent le boulevard Ney, limitrophe du métro, où se trouvait la permanence du secours alimentaire.
L'attroupement devant la porte fût un indice et ils s'agglutinèrent à la file d'attente. On leur demanda des papiers, une carte des services sociaux et un titre de séjour.
Pris au dépourvu, candidement, Mani tendit son journal et se fendit de son plus beau sourire. On les fit rentrer dans le recoin d'un réfectoire, une jeune fille vint à leur rencontre et les invita à s'asseoir.
Elle leur apporta deux plateaux garnis d'un bol de soupe fumante, d'un morceau de pain frais et de fromage. Ils se jetèrent sur leur repas avec avidité.
Kwasi avait remarqué les boucles rousses autour du joli visage, les petites taches de rousseur semées sur le teint transparent et clair et les yeux bleus rieurs de la demoiselle qui les regardaient se sustenter avec attention.
Il savait aussi qu'elle avait l'intention de les interroger et il savait surtout que Mani était dans l'incapacité de parler, qu'il restait obsédé par ses souvenirs, d'abominables ombres qui le hantaient encore. 

Il les évoquait parfois en hurlant dans ses rêves. Kwasi en voulant le libérer de ses cauchemars récurrents avait essayé d'en discuter une nuit. Il avait fait qu'écraser ses blessures à vif, Mani refusait de partager sa souffrance et Kwasi ne voulait pas lui infliger un épanchement douloureux
«Quel âge pouvez vous avoir ? Vous êtes encore mineurs? »
Kwasi répondit sur la défensive
«Nous devons avoir 150 ans à nous deux! »
Elle rétorqua pétillante et malicieuse
«J'aimerais bien que vous me racontiez le pays de la jeunesse éternelle. »
Kwasi répondit désabusé
« Madame, nous sommes incapables de vous parler du pays. Croyez nous, nous avons été témoins de trop de malheurs, nous ne voulons pas voir la pluie aujourd'hui dans le ciel de vos jolis yeux bleus. »
Flattée mais pas dupe, elle se tourna vers Mani qui finissait de manger le regard fixé au fond de son bol . Elle insista
« Comment êtes vous arrivés jusqu'ici ? »
Mani répondit tout de go le plus sérieusement du monde
« Nous avons fait naufrage sur la Seine Madame,
vous aimez la Seine ? »
La fille avait compris qu'ils ne parleraient pas, impressionnée par le mélange paradoxale de maturité et candeur de ces gamins, elle ne pouvait cependant pas s'éterniser sur leur cas. Navrée elle leur lança dans un soupir
« Passent les jours et passent les semaine, ni temps passé ni les amours reviennent, sous le pont Mirabeau coule la Seine »*
Sous son charme mais encore prudents, les garçons acceptèrent chacun un chandail et des chaussettes de laine, ils refusèrent de troquer leurs baskets contre des chaussures plus chaudes. Elle leur donna aussi un sac en plastique contenant un paquet de biscuits secs, du chocolat et une brochure.
« Vous trouverez là quelques conseils juridiques et pratiques ainsi que des adresses de structures sur Paris qui peuvent vous épauler, vous aider à constituer éventuellement un dossier de demandeur d'asile. Ici nous ne sommes pas en mesure d'accueillir des clandestins. »
Elle leur indiqua une sortie plus discrète sur une arrière-cour, elle les regarda s’éclipser le cœur gros. Elle ne connaissait même pas leur nom, elle en fut très peinée.
Pour Kwasi et Mani cette halte avait été réconfortante, avec ce vrai repas chaud doté de la douce sollicitude de cette fille, ils se sentaient rassasiés et comblés. Ils reprirent le métro jusqu'au Châtelet et décidèrent de rester sur la ligne 1, leur favorite.
Mani avait glané un autre journal et il repartait à la chasse au « A »,
Kwasi feuilletait la brochure du sac mais il était anxieux.

Il les avait remarqués à la station des Halles, Kwasi pensait qu'ils les suivaient sciemment, trois grands gaillards, en blouson noir le crâne rasé les yeux sombres et méchants.
Il en eut la confirmation à l'arrêt du Louvre, leurs yeux arrogants se figeaient toujours sur eux. Kwasi entendait leurs rires délibérément sonores, gras et haineux. Il essaya de se rassurer, la rame était pleine, les railleries ne leur étaient peut être pas totalement destinées.

Instinctivement, il décida de descendre, il prit le bras de Mani et se précipita sur le quai une demie seconde avant que le signal sonore de fermeture des portes retentisse. Le métro fila embarquant les trois brutes muselées.
Pourtant sur le quai, Kwasi fut pris de panique certainement la réminiscence d'une peur insensée qui revenait le tarauder. Il hurla à Mani de courir. Ils fendirent la foule, détalèrent au plus vite, au plus loin, un couloir, un tunnel, un passage encore des escaliers et puis le ciel.
A l'air libre, ils respirèrent, réalisèrent finalement qu'ils n'avaient pas été suivis.




Haletants et hagards, ils prirent conscience qu'ils étaient sur une place, une sorte de grand carrefour routier au milieu duquel était dressé un édifice en forme d'arc.
La foule des touristes se pressait pour accéder à la terrasse mais certains se dirigeaient sous l'arche.
Intrigués ils s'approchèrent, l'ouvrage richement sculpté leur parut grandiose. A ses pieds, ils trouvèrent une simple tombe de granit où une flamme se consumait au centre d'un bouclier de bronze.
Mani, impressionné par la solennité du lieu s'exclama
« ce doit être la sépulture d'un grand roi! »
« Non, il semblerait que ce soit celle d'un soldat! »
Rétorqua Kwasi qui avait déchiffré l'épitaphe.
« Un soldat inconnu »
Incrédules et sonnés par cette fuite irrationnelle, ils décidèrent de marcher, ils quittèrent la place, prirent au hasard un grand boulevard bordé d'arbres.
Le ciel était lourd mais étonnamment clair, de petits flocons se mirent soudain à virevolter.
« Regarde, Mani, on dirait qu'il tombe des petites étoiles , je pense qu'il neige. »
Mani tendit la main pour essayer d'attraper une de ces petites comètes duveteuses, elle fondit instantanément en se posant dans sa paume. Dans cette goutte d'eau, cette larme, il revit ces enfants soldats, ses frères, enlevés, battus et drogués, recrutés de force, éduqués à la kalachnikov pour faire des machines à tuer.
Kwasi qui avait saisi son étourdissement pensa à un moment de mélancolie et de fatigue.
« Ne sois pas triste Mani, ce soir, nous retournerons dormir au Jardin des Plantes et demain si tu veux on essayera de trouver ce Pont Mirabeau»



Mais Mani n'était pas triste. Tandis que les pavés de Paris se drapaient d'un voile blanc, il songea que dans le cargo durant leur voyage, planqué dans sa caisse, dans son vomi, il s'était traité de lâche et de traître. Ici, il avait retrouvé son courage, on lui avait volé son enfance, on ne lui volera pas son avenir.
Et soudain la certitude qu'il saura leur dire, lui Mani, l'enfant du sang et des larmes devenu fugueur apatride parce qu'il voulait sortir de l'horreur. ..Maintenant il saura leur dire parce que là bas, très loin dans la plaine, au delà d'un continent se consument encore des petites flammes.

* Guillaume Apollinaire – Le Pont Mirabeau - Alcool

Images:
La gare du Nord
Le Pont Mirabeau, la nuit.
Flamme du soldat inconnu
Ksartery.com
   


2 commentaires:

  1. J'espère que bcp liront cette article et qu'ils réfléchiront qu'on ne fuit pas un pays sans raison comme nous se sont des êtres humains qui méritent notre attention et notre aident pour les intégrer et les protéger... ne faîtes pas aux autres ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasses !

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  2. Touchant...On s'identifie à cet enfant qui raconte, c'est ainsi je pense que l'on peut avancer, en touchant du doigt, l'humanité, la souffrance et les espoirs de l'autre...c'est ainsi que la peur de la différence peut s'envoler, car on fond, nous avons tous le même vision, la même espérance d'un lendemain qui chante !

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