mardi 18 juillet 2017

Sari

Sari
 


 
Il venait de finir ses études d’informatique, la loi syrienne oblige les étudiants diplômés à faire leur service militaire. Sari ne voulait pas devenir une machine à tuer, il ne ferait pas de mal à un petit oiseau. La semaine d’avant, un missile de Daech était tombé sur la maison des voisins. Avec sa mère, ils ont attendu la mort, elle n’est pas venue.



Alors, il est parti un matin, avec rien d’autre que ses propres vêtements.
Un matin comme les autres jours. Il a laissé sa mère et son plus jeune frère dans sa ville natale de Deir ez-Zor prise en tenaille entre Daech et les forces du régime d'Assad.
C’était un mercredi, il s’est rendu à la gare routière, il a pris un ticket pour Raqqa.
Là-bas, un chauffeur lui a proposé de passer la frontière turque par le poste frontière de Bab al-Salam, en arabe ça signifie la porte de la paix.
Sari a réussi à passer deux checkpoints du régime d’Assad sans que personne lui demande ses papiers ou même son nom.
Il s’est dit que c’était grâce aux prières de sa mère.

Il a travaillé un an à Istanbul, des petits boulots mal payés dans le tourisme, Sari parlait très bien l’anglais.
Quand il a fini d’économiser les mille euros nécessaires pour payer le passeur, il a tenté la traversée jusqu’à  Lesbos.
Ils étaient une quarantaine à attendre dans la nuit quand le canot pneumatique est arrivé. Ils sont tous montés, Sari s’est assis dans un coin, le passeur n’a pas embarqué, il a juste vociféré des ordres au gars qui menait l’embarcation avant de s’évaporer dans l’obscurité de la digue.
Ils sont partis, le bateau aussitôt houspillé par la mer chamboulée.
Sari serrait son baluchon en pensant à la tête que ferait Rafi son grand frère en le voyant débarquer. Son aîné de dix ans était parti faire sa vie en Allemagne, il avait monté une petite entreprise de carrelage dans la banlieue de Stuttgart spécialisée dans la pose de la mosaïque du pays très à la mode en Europe.
Sa femme Rina, une allemande, s’occupait de la comptabilité et de leur nouveau-né Sari. Son neveu portait le même nom que lui, il avait les yeux gris clair et cela le remplissait de fierté.
Il était las d’attendre les papiers que son frère lui promettait pour venir s’installer en Allemagne. Et surtout il voulait aller au cinéma, quand Rafi lui écrivait, il lui envoyait tous ses tickets, Sari en avait fait une guirlande au dessus de son lit. A Stuttgart, tu peux passer la journée dans un seul cinéma grand comme un stade.
Sur le bateau maintenant, une odeur d’urine et de vomi soulevait le cœur de Sari, la mer ne se calmait pas et parfois ses embruns venaient le rincer. A chaque grosse secousse les femmes beuglaient en se blottissant les unes contre les autres enserrant leurs enfants affolés. Un homme assez imposant sanglotait bruyamment et Sari n’en pouvait plus d’entendre ses gémissements qui déchiraient la nuit.
Pris de panique, les yeux fous, la bouche tordue, le mastodonte se leva brusquement, l’embarcation tangua, les clandestins hurlèrent, et le bateau chavira.
Dans la confusion, une femme enceinte s’agrippa violemment à Sari. Dans l’eau, il se débattit pour essayer de remonter et reprendre sa respiration. Sa tête passa une vague, ses poumons se remplirent, il s’agrippa à un bout de planche et dériva.
Sari a tenu des heures sur son radeau de fortune dans la tempête.
Il entendait chanter sa mère, il revoyait son enfance, ses vacances chez son grand-père, ses courses folles de gamin échevelé derrière les chèvres de son cousin Ahmed. Les rires des copains auprès de la carriole de Sofiane.
L’attelage de fortune était tracté par un vieux baudet têtu, il fallait sans cesse le houspiller pour le faire avancer. Sari s’asseyait à côté de Sofiane et secouait une branche pour éloigner les mouches des yeux de l’animal.
Il songeait à la récolte des olives du grand-père qui mobilisait tous les gars du village, aux hanches d’Asma qui rendaient son frère fou amoureux.
Il revivait les promenades en scooter, pelotonné derrière Rafi qui conduisait  à tombeau ouvert, ça sentait si bon la liberté.
Toute sa vie défilait sur un grand écran en Technicolor sur la mer démontée, dans la nuit glacée.

Puis transi et éreinté, engourdi par la fatigue Sari glissa et lâcha la planche. Il pensa alors qu’il n’irait pas au cinéma, étrangement cela le fit sourire. Il vit les yeux de sa mère et sombra lentement dans ses larmes.
Il distingua des petites lumières comme des étoiles avant de mourir.
Ces étoiles ne sont pas sur un drapeau.
                                                                                                                                                                                                          6h30,  le 13 mars 2017 au large de Lesbos.



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