mercredi 8 novembre 2017

Quel discours pour quel message ?


Cet article est en même temps une réponse apportée à des personnes qui me font la remarque toujours respectueuse, je précise, d'être trop inaccessible ou élitiste dans l'expression de mes idées ou la rédaction de mes articles.



J'ai donc pris la décision de répondre à ces remarques en élargissant le sujet sur l'éternel débat qui consiste à se demander si l'on doit adapter notre discours à la capacité du plus grand nombre à saisir le propos, ou si nous devons  garder la propriété de notre réflexion telle qu'elle nous apparaît afin que chacun puisse prendre connaissance de la représentation la plus fidèle de notre pensée.


L'exercice est délicat car en  choisissant la façon dont je vais rédiger cet article, je réponds déjà à la question puisque je continue d'utiliser le style qui est la cause même des remarques dont les précédents textes ont fait l'objet.

Ce qui remet, en quelque sorte, en cause l'utilité de ma réponse mais tout l'enjeu va être de justifier mon choix qui est un choix mûrement réfléchi.

Auparavant il me faut me présenter brièvement peut être cela expliquera- t-il une partie de ma pensée? Je suis un homme de 29 ans, qui n'a jamais fait partie de classes sociales très élevées. Enfant de parents cadres, je suis un produit des années 80 et de la classe moyenne en réussite dirons nous. Du moins la réussite de mes parents, somme toute relative.

Elevé au sein de l'argumentaire sacré qui consiste à dire que pour avoir un bon métier qui nous élève socialement il fallait un "gros" diplôme. Deux master en philosophie et en sciences humaines plus tard, trois ans de chômage dont une année volontaire également, spectateur d'une crise économique, et d'un monde du travail chaotique, je ne peux que remettre mes décisions en cause.
Ironiquement, je fus toujours davantage admiratif des métiers manuels, qui demandent un savoir faire de création ou de production dont je suis incapable. Des métiers pourtant dévalués qui forcent mon respect.



Je ne suis donc pas un apôtre du langage précieux, et de l'intellect supplantant le talent du corps. Je ne pense pas d'ailleurs que la dichotomie soit pertinente.

Mais être accessible dans le discours et dans son expression revient il à dire qu'il faut se mettre au niveau ? Par définition cette formule est très méprisante pour deux raisons :
- la première car cela suppose que je connais le niveau des gens.
- la seconde car je m'estime au-dessus dans ce cas là.



Or je ne ne connais ni la première chose et ne considère ni la seconde idée avec une once de sérieux.
Etre accessible reviendrait alors à être compris de tous.
Pour ce faire, il faudrait que je puisse savoir qui peut comprendre et qui ne le peut pas. Or je l'ignore moi-même.
Pour ce faire, il faudrait que j'adapte mon discours au plus grand nombre de publics possibles. Mais c'est l'art de la rhétorique et cela dévoierait la représentation intellectuelle de ma pensée. Dès lors je proposerais un texte qui ne correspond finalement pas à ce que je pense. Ce serait alors malhonnête.

Donc, soit je suis malhonnête, soit je suis méprisant, si je décide d'adapter mon propos.

Que ne pense t-on pas d'ailleurs des hommes politiques qui déclarent que, si une loi est mal aimée, cela veut dire qu'ils auraient  manqué de pédagogie pour la faire accepter. Autrement dit ,"les gens n'aiment pas car ils n'ont rien compris".
Exemple même d'un mépris de classe qu'on peut relier à notre histoire française, celle du colonialisme qui était justifié par le fait d'éduquer les sauvages qui, s'ils n'étaient pas contents, c'était par mauvaise éducation. donc  devaient être mieux éduqués.

Je caricature mais l'esprit est là. Préjuger des limites de la compréhension de quelqu'un, c'est déjà estimer qu'il ne sert à rien de parler de but en blanc de ce qu'on pense. C'est faire un cours, donner une leçon or je ne suis personne pour cela.

J'estime que chacun doit s'élever grâce à l'exigence de l'autre. Quand quelqu'un me parle de quelque chose que je ne connais pas, je pose des questions, quand quelqu'un parle de quelqu'un que je ne connais pas, je pose des questions.
Le besoin d'éclaircissement est le meilleur moyen de discuter et partager. L'excellence intellectuelle n'est jamais individuelle, elle est collective. Un génie (que je ne suis pas) isolé ne fera rien si sa pensée n'est éprouvée par personne et la meilleure des épreuves est de répondre aux questions, d'échanger. L'héritage du dialogue socratique est présent dans notre culture et il n'y a que de cette façon que les idées sont perfectionnées et éclaircies.

Dès lors, je refuse personnellement de considérer qu'il y ait des niveaux de compréhension, un besoin d'accessibilité et une volonté d'exprimer un discours qui pourrait être considéré comme infantilisant. Mon exigence est de penser que chaque personne peut s'extraire de ses obstacles personnels pour dévoiler tout son potentiel. Je sais pertinemment que tout le monde n'a pas le même accès à la lecture, à la culture, à la subtilité de la langue car je connais les inégalités sociales de notre pays, mais rendre accessible mon propos, c'est accepter comme normales ces inégalités et les conséquences qu'elles génèrent.

Mon souhait est d'éveiller la curiosité, l'envie de cerner les choses. Si je n'y arrive pas, alors je penserais que j'ai échoué non par l'expression du discours qui serait trop pédante mais qui serait surtout maladroite.
Mes maîtres à penser sur ce sujet, que ce soient Dewey ou Condorcet, m'ont définitivement convaincu de préserver l'intégrité de chaque idée comme un respect pour mon interlocuteur. Adapter un discours aura pour volonté non d'être compris mais de persuader ou convaincre comme le démontre Perelmann et ce n'est clairement pas mon but.







1 commentaire:

  1. Très bien écrit, et j'ai même tout compris. :-)
    Je suis d'accord avec vous dans la majorité de vos propos. Toutefois il reste important pour d'être capable d'adapter son discours en fonction de la compréhension des gens à qui on le donne. Si celui ci n'est pas compris alors à quoi aura t'il servis ?
    Je suis également d'accord avec vous quand vous dites que quand on ne comprend pas ou connais pas il faut poser des questions, mais nous sommes dans un monde où les gens ont le sentiment d’être inférieur si il la pose. Donc de fait, si vous n'adaptez pas votre discours a votre public (sans pour autant tomber dans l’excès), celui ci ressortira avec un effet négatif.
    Peut être expliquer certain propose avant que la question n'arrive (mais pas trop souvent non plus car sinon cela aura aussi un effet négatif) ?
    Pour ma part je sais que je fait pas mal de faute d’orthographe ou de syntaxe et prend la critique de manière positive pour me faire progresser, mais cela me donne une désagréable sensation d’infériorité.
    Adapter son discours et ces propos et/ou les expliquer aident à l'éducation. Non ?

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