mardi 19 décembre 2017

L'indignation perpétuelle ou le meurtre de la raison




Je ne sais quand cela a vraiment commencé.
Personnellement, j'ai commencé à m'inquiéter quand on a porté aux nues le petit opuscule de Stéphane Hessel "Indignez vous" qui était un appel à ne pas accepter les situations qui perduraient.
Ce message, positif dans son principe, ne proposait rien d'autre que de pousser des cris d'orfraie.



S'indigner c'est bien, savoir pourquoi c'est mieux, et savoir ce que l'on fait ensuite est primordial.
Or,  Hessel ne s'est pas consacré à ces questions. Ce devait être à nous de prendre la suite.
Je n'ai pas l'impression que ce travail de réflexion se soit produit et plusieurs faits me laissent penser que la situation s'aggrave.
Je ne prendrais que les derniers exemples en date qui me laissent songeur mais pour des motifs différents.


Le premier fut le déferlement de témoignages de dizaines de milliers de femmes attestant de traumatismes et d'agressions qu'elles avaient subies et dont les responsables furent des hommes parfois importants,  parfois anonymes. Ce déferlement fut connu par les hashtags "balance ton porc"  et "me-too" . Je précise avant toute chose que la libération de la parole pour les femmes et par les femmes (le plus important) est sain et je ne crois pas qu'une autre forme aurait pu être possible.
On peut cependant s'interroger que cette manifestation puisse se réduire à deux hashtags.
Mais surtout, qu'en faisons nous de ces témoignages ?
Pour l'instant rien. Rien n'est fait. Aucune piste de réflexion n'est lancée et l'expression est désormais,  soit anarchique et composée d'accusation sans preuve faisant fi de la présomption d'innocence et sujette à un principe de condamnation spontanée, soit elle est désormais accaparée par des groupes de pression aux ambitions diverses.


Pis, il demeure une absence totale de compassion, l'opinion publique préférant s'occuper uniquement des coupables plutôt que de soutenir les victimes. Il semble que nous devenions plus productifs dans la haine que dans l'empathie.
In fine, l'on peut craindre que ce cri d'indignation se perde dans les méandres de débats où tout le monde dira qu'il faut faire quelque chose mais qui ne changeront rien dans les comportements individuels. L'indignation seule ne suffit pas, il faut une volonté politique individuelle et collective pour construire quelque chose avec cette indignation. C'est un moteur l'émotion, mais sans carburant, sans véhicule, un moteur ne sert à rien.
Ah si.. On a réussi quelque chose, désormais chaque homme est présumé coupable tant qu'il n'a pas prouvé son innocence. ET chaque femme est considérée comme victime, même si elle ne le souhaite pas.


Le second fait qui m'a choqué est aussi très récent, il s'agit du décès de Johnny Hallyday.
Enfin non, pas son décès, qui doit être un drame pour sa famille et ses proches, ainsi que pour les fans. Voila. C'est cette phrase là qu'on ne peut pas dire. Relisez là. Rien n'est choquant pourtant ?

Eh bien si.

Car ces derniers jours ou semaines, il fallait  être fan de ce chanteur, on était exhortés à être malheureux et à faire le deuil. Peu importe que vous n'aimiez pas sa musique, ou la personne. Non il fallait pleurer. Sinon, une indignation s'élevait et l'on était mis au pied du mur en étant traité au mieux d'élitiste, au pire d'insensible, ou de non patriote...Il semble que ce soit un devoir patriotique désormais de faire le deuil d'un chanteur. On parlait même du Panthéon, d'un hommage national. Certaines mairies furent montrées du doigt car ne se sentant pas liées, elles n'avaient rien prévu.
La dictature de l'émotion comme injonction morale à décider de ce qui doit être célébré, salué, pointé, etc.

Sinon, accessoirement, le chanteur en question ne souhaitait pas d'hommage particulier. Il l'avait exprimé. Fallait il s'en indigner aussi ?
Il semble que depuis la tragédie, réelle, qui s'est produite au sein de Charlie Hebdo il devient nécessaire de rendre un hommage national à chaque fois qu'une grande célébrité vient à disparaître.
Or, cela n'a rien à voir. Mais peu importe, semble t-il.


En lien avec Charlie Hebdo, un autre fait laisse à penser qu'il y a une manipulation de l'émotion.
En effet, Charlie Hebdo a vécu une tragédie, personne ne peut le nier. non parce que c'est interdit mais parce que ce qu'il s'est passé est un crime ignoble et effroyable. Une mort par maladie est dramatique et douloureuse, mais elle n'a pas la violence si monstrueusement humaine d'une tuerie.
Mais, quand ce journal satirique, attaque frontalement un autre journal de presse indépendante en grimant de manière douteuse (un doute n'est pas une condamnation a priori, c'est une mise en question de la pertinence d'un acte) son fondateur et que ce même fondateur se voit interdit de répondre parce que cela mettrait Charlie hebdo en danger de mort, ce n'est rien de plus qu'une prise d'otage de l'émotion engendrée par la tragédie passée.
Lorsque Charlie Hebdo se moque et accuse Edwy Plenel de certains motifs, ce même Edwy Plenel ne peut contrer l'accusation par une autre. Il sera condamné par l'indignation de l'émotion, savamment calculée par une presse qui s'arroge à elle seule le droit de l'irrévérence.
l'indignation en plus d'être constante, permet d'attaquer sans assumer la responsabilité de cette attaque.


Dernier fait d'actualité. Antoine Griezmann, grand attaquant de l'Atletico Madrid, fan de basket depuis tout petit, a souhaité de se déguiser en rendant un hommage à ses idoles, les Harlem Globetrotters. Ces basketteurs, tous noirs, se sont fondés principalement parce que les joueurs noirs, à cause de la ségrégation aux USA, étaient refusés dans les ligues majeures malgré leur talent. Réputés pour leurs acrobaties et leurs techniques ils eurent notamment en leur sein celui qui fut ensuite l'un des plus grands joueurs de toute la NBA, Chamberlain.
Griezmann est un fan inconditionnel de ces joueurs. On peut présumer qu'il sait comment s'est fondée cette équipe et que s'il en est fan alors il ne peut être caractérisé comme raciste. On peut aussi se dire qu'il ignore tout cela et que si ses idoles sont des joueurs noirs alors il ne peut être raciste.
Mais voila, Griezmann a décidé pour que son déguisement soit parfaitement fidèle de maquiller sa peau afin d'être noir.
oui mais voila, c'est une pratique aux USA dont se sont servis les ségrégationnistes et les racistes afin de mettre en exergue les différences entre un peuple blanc et un peuple noir.  Pratique qui porte le nom de blackface.

Verdict : indignation générale, Griezmann qui voulait rendre hommage doit s'excuser.
Ce qui était donc un hommage, un message positif, l'expression d'un message positif d'un des plus grands footballeurs envers des sportifs qu'il trouvait encore plus grands  est résumé en une accusation de racisme.
Peu importe que le blackface dépende d'un contexte, peu importe la motivation de la personne au départ, il faut condamner.

Condamnation par la dictature de l'émotion, sans réflexion, sans pensée, mais avec des jugements péremptoires et des lynchages collectifs. on ne peut plus rire de tout, quand bien même on souhaite par l'humour dénoncer, on ne peut plus rendre hommage ou alors il faut remplir un formulaire de vertu, on ne peut plus. Ah si on peut une chose, condamner.



4 commentaires:

  1. Je suis très d'accord avec toi sur ces constats Jimmy et je te remercie de les énoncer.

    Par ailleurs cette société n'est pas nouvelle, celle du bien pensant et du politiquement correct. Elle est est même très vieille... la différence vient des outils utilisés dont la rapidité et la diffusion en tâche d'huile incontrôlée exacerbent curieusement les réactions.

    Mais je dirai que la réactivité émotionnelle suractivée par les grands médias faussent le jugement que l'on peut avoir. Lorsque je parle avec les gens autour de moi, ce n'est pas si représentatif de la réalité. Et heureusement...

    Cependant le danger est bien là... chaque grand média devient un harangueur de foule, chaque espace d'expression devient une arène où les gladiateurs se livrent à des combats sans fin et sans raison.

    En fait de manipulation de foule, c'est du divertissement très pascalien qui nous est livré tout chaud à consommer... on zappe ainsi d'une émotion à l'autre et on oublie de réfléchir, faire ce pas de côté. On oublie et on passe à la suivante comme si une fringale nous tenait, comme pour oublier des choses plus gênantes, plus difficiles... et plus urgentes ?

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  2. Je suis d'accord avec toi, et je m’inquiète aussi de la dérive émotionnelle qui peut engendrer le statisme ou affaiblir la raison. Il faut s'indigner d'une façon ou d'une autre, etre pour ou etre contre, représenter sa position en tant que sujet émotionnel, en délaissant les nuances, le fond, les perspectives, le recul nécessaire de l'analyse, et surtout toute possibilités d'action puisque l'on passe d'une émotion à une autre. Démontrer sa "bienveillance" (faire parti des "bons") devient plus important qu'agir, ou prendre les risques de l'erreur.

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  3. De na nécessité de s'indigner. Je partage bien ce point de vue qui fustigent ceux qyui se contentent de s'indigner, mais pour moi l'indignation est la première marche d'un escalier sans fin dont la seconde serait le passage à l"'action militante et les autres marches, les actions qui font bouger le monde autour de nous. Cliquer sur une pétition n'a peut-être que peu d'effet, mais si la prise de conscience qui va avec amène à bouger ce clic ne sera pas vain. Indignons nous pour commencer car aussi long que soit le chemin il commence toujours par un premier pas. Mais n'en restons pas là, il faut continuer sans s'arrêter, "tenir le pas gagné " comme disait Rimbaud. (FM)

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  4. Bon je suis d'accord avec toi et aussi les coms, aussi je vais juste avoir une pensée pour ces 501 SDF morts en 2016 dans une indifférence générale sauf( pour "La Croix" qui leurs a rendu hommage), dont personnes n'a parlé, faut-il pas s'indigner ? Je ne dis pas que nous n'avons pas le droit de pleurer J Halliday, une mort est toujours triste, mais qui a pleuré sur ces 501 morts SDF, DCD chez nous en France ? Oui, je pense que l'indignation est un premier pas, mais qu'il ne doit pas s'arrêter là. Pour Charlie Hebdo, vous avez tout dis, et E Plenel a tout mon soutien, je n'ai rien a ajouté, très bel article, merci.
    NK

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