mardi 6 juin 2017

200 ans de "progrès" sur le travail et l’emploi en 4 repères

200 ans de progrès sur l’emploi en 4 repères.
Article créé par François Marandet



 Aujourd'hui 2017 :

 1812, il y a environ 200 ans  :

Lord Byron, Discours devant la chambre des Lords



Discours prononcé devant la chambre des Lords contre le bill punissant de la peine de mort le bris de machines

Milords, le sujet soumis en ce moment, pour la première fois, aux délibérations de Vos Seigneuries, quoique nouveau pour la chambre, ne l’est certainement pas pour le pays. Cette question avait occupé l’attention sérieuse d’un grand nombre d’hommes avant qu’elle se présentât à la législature, dont l’intervention en cette matière pouvait seule être vraiment utile. Bien qu’étranger, non-seulement à cette chambre en général, mais à la presque totalité de ceux dont j’ose solliciter l’attention, la connaissance personnelle que j’ai des malheurs du comté en question m’engage à réclamer une portion de l’indulgence de Vos Seigneuries pour le petit nombre d’observations que j’ai à présenter sur une matière à laquelle, je l’avoue, je prends l’intérêt le plus vif.

Il serait superflu d’entrer dans des détails au sujet des troubles qui ont eu lieu : la chambre sait déjà qu’à l’exception de l’effusion du sang, des outrages et des actes d’hostilité de tout genre ont été accomplis, et que l’insulte et la violence ont atteint les propriétaires des métiers proscrits par les perturbateurs, ainsi que toutes les personnes ayant avec eux quelque rapport. Pendant le peu de temps que j’ai passé récemment dans le Nottinghamshire, douze heures ne s’étaient pas écoulées que de nouveaux actes de violence avaient été commis ; et le jour où je quittai le comté j’appris que, dans la soirée précédente, quarante métiers avaient été brisés, comme d’ordinaire, sans résistance et sans que les malfaiteurs fussent signalés.

Tel était alors l’état de ce comté, et tel il est encore maintenant, j’ai tout lieu de le croire ; mais tout en admettant dans une proportion alarmante l’existence de ces actes de violence, on ne saurait nier qu’ils ont leur origine dans un état de détresse auquel on ne saurait rien comparer. La persévérance de ces malheureux dans leur conduite coupable prouve qu’il n’a rien moins fallu qu’un dénuement absolu pour pousser une population nombreuse, honnête et laborieuse jusqu’à ce jour, à commettre des excès si périlleux pour eux-mêmes, leur famille et le pays. A l’époque dont j’ai parlé, la ville et le comté étaient encombrés de nombreux détachements de soldats ; la police était en mouvement, les magistrats assemblés ; néanmoins toute cette activité des autorités civiles et militaires n’aboutissait à rien. Il n’avait pas été possible d’arrêter en flagrant délit un seul délinquant véritable contre lequel il fût possible de réunir les témoignages nécessaires pour obtenir une condamnation. Ce n’est pas à dire, néanmoins, que la police fût restée oisive ; on avait signalé plusieurs délinquants notoires, des hommes évidemment coupables du crime capital de la pauvreté, des hommes coupables d’avoir légitimement mis au jour plusieurs enfants que, grâce aux malheurs des temps, ils étaient incapables de nourrir.

Un tort considérable a été causé aux propriétaires des métiers perfectionnés. Ces machines leur étaient avantageuses, en ce sens qu’elles rendaient inutile l’emploi d’un certain nombre d’ouvriers, qui, en conséquence, n’avaient plus qu’à mourir de faim. Par l’adoption d’une espèce de métier, en particulier, un seul homme faisait l’ouvrage de plusieurs, et l’excédent des travailleurs était laissé sans emploi. Remarquons, toutefois, que l’ouvrage ainsi exécuté était d’une qualité inférieure, que ses produits ne pouvaient trouver de débouchés dans le pays, et n’étaient ainsi bâclés que dans un but d’exportation. Ces articles s’appelaient, dans le commerce, du nom de “toiles d’araignées”. Les ouvriers sans ouvrage, dans l’aveuglement de leur ignorance, au lieu de se réjouir de ces perfectionnements dans les arts, si avantageux au genre humain, se regardèrent comme des victimes sacrifiées à des améliorations mécaniques. Dans la folie de leur cœur, ils s’imaginèrent que l’existence et le bien-être de la classe laborieuse et pauvre étaient un objet de plus grande importance que l’enrichissement de quelques individus, par suite de perfectionnements dans les instruments de travail, perfectionnements qui laissaient l’ouvrier sans emploi et sans ressource. Et l’on doit avouer que s’il est vrai que l’adoption d’un vaste système de machines, dans l’état où se trouvait notre commerce il n’y a pas longtemps encore, a pu être utile au maître sans nuire à l’ouvrier, néanmoins, dans la situation actuelle de nos fabriques, alors que les produits manufacturés pourrissent dans les magasins sans perspective d’exportation, alors qu’il y a diminution égale dans les demandes de travail et d’ouvriers, des métiers de cette espèce ont pour résultat d’aggraver matériellement la détresse et le mécontentement des malheureux désappointés.

Mais cette détresse et les troubles qui en résultent ont une cause plus profonde. Quand on nous dit que ces hommes se liguent, non-seulement pour détruire leur propre bien-être, mais encore leurs moyens mêmes d’existence, pouvons-nous oublier que c’est la politique funeste, la guerre destructive des dix-huit dernières années, qui ont détruit leur bien-être, le vôtre, celui de tout le monde ? Cette politique, ouvrage de « grands hommes d’État qui ne sont plus », a survécu aux morts, pour être le fléau des vivants jusqu’à la troisième et quatrième génération !

Ces hommes n’ont brisé les métiers que lorsqu’ils sont devenus inutiles, pire qu’inutiles, que lorsqu’ils sont devenus un obstacle réel à ce qu’ils gagnassent leur pain quotidien. Pouvez-vous donc vous étonner que dans un temps comme le nôtre, où la banqueroute, la fraude prouvée, la félonie imputée, se rencontrent dans des rangs peu au-dessous de celui de Vos Seigneuries, la portion inférieure, et toutefois la plus utile de la population, oublie ses devoirs dans sa détresse, et se rende seulement un peu moins coupable que l’un de ses représentants ? Mais tandis que le coupable de haut parage trouve les moyens d’éluder la loi, il faut que de nouvelles offenses capitales soient créées, que de nouveaux pièges de mort soient dressés pour le malheureux ouvrier que la faim a poussé au crime ! Ces hommes ne demandaient pas mieux que de bêcher, mais la bêche était dans d’autres mains. Ils n’auraient pas eu honte de mendier, mais il ne se trouvait personne pour les secourir. Leurs moyens de subsistance leur étaient enlevés ; aucune autre nature de travail ne s’offrait à eux, et leurs excès, tout condamnables et déplorables qu’ils sont, ne doivent pas nous surprendre.

On a dit que les personnes en possession temporaire des métiers sont de connivence dans leur destruction. Si une enquête parvient à prouver ce fait, il importe que de tels complices soient punis comme auteurs principaux du délit. Mais j’espérais que les mesures proposées par le gouvernement de Sa Majesté à la décision de Vos Seigneuries auraient la conciliation pour base ; ou, si c’était trop espérer, qu’une enquête préalable, une délibération quelconque serait jugée nécessaire. Je ne croyais pas que, sans examen, sans investigation, on nous demanderait de rendre des sentences en gros, et de signer des arrêts de mort les yeux fermés.

Mais, en supposant que ces hommes n’eussent aucun motif de plainte, que leurs griefs et ceux de leurs maîtres fussent également sans fondement, qu’ils ne méritassent aucune grâce, quelle insuffisance, quelle imbécillité, ont présidé aux mesures employées pour réprimer le désordre ! Si l’on voulait faire intervenir les troupes, fallait-il rendre cette intervention ridicule ? Autant que la différence des saisons l’a permis, on s’est borné à parodier la campagne d’été du major Sturgeon ; et, en effet, toutes les opérations civiles et militaires semblent avoir été calquées sur le modèle de celles du maire et de la corporation de Garratt. Que de marches et de contre-marches ! De Nottingham à Bullwell, deBullwell à Banford, de Banford à Mansfield ; et lorsqu’enfin les détachements sont arrivés à leur destination, dans tout l’appareil de la pompe guerrière, ils sont tout juste venus à temps pour être témoins du mal qui avait été fait, constater l’évasion des délinquants, recueillir les dépouilles opimes dans les fragments des métiers brisés, et rentrer à leurs quartiers au milieu des rires des vieilles femmes et des huées des enfants. Or, quoique dans un pays libre on puisse désirer que nos soldats ne soient jamais un objet d’effroi, du moins pour nous-mêmes, je ne vois pas la nécessité de les placer dans des positions où ils ne peuvent être que ridicules.

Comme le glaive est le pire instrument qu’on puisse employer, ce doit être aussi le dernier. En cette occasion, ça été le premier ; mais heureusement qu’il est resté dans le fourreau. Il est vrai que la mesure actuelle va l’en faire sortir. Cependant, si des meetings convenables avaient été tenus à l’origine de ces troubles, si les griefs de ces hommes et de leurs maîtres (car ces derniers avaient aussi leurs griefs) avaient été impartialement pesés et équitablement examinés, je crois qu’on eût trouvé des moyens pour rendre ces hommes à leurs travaux, et rétablir l’ordre dans le comté. En ce moment, le comté souffre du double fléau de troupes oisives et d’une population affamée. Dans quel état d’apathie avons-nous donc été plongés si longtemps, que ce soit maintenant pour la première fois que la chambre ait été officiellement informée de ces troubles ? Tout ceci se passait à cent trente milles de Londres, tandis que nous, « bonnes gens, dans la sécurité de notre grandeur », nous nous occupions tranquillement à jouir de nos triomphes à l’étranger, au milieu des calamités domestiques. Mais toutes les villes que vous avez prises, toutes les armées qui ont battu en retraite devant vos généraux, sont de tristes sujets de félicitation, si la discorde divise votre pays, et s’il vous faut envoyer des dragons et des bourreaux contre vos concitoyens. – Vous appelez ces gens une populace effrénée, dangereuse et ignorante, et vous semblez croire que le seul moyen de faire taire le bellua multorum capitum [le monstre aux cent têtes] est d’abattre quelques-unes de ces têtes superflues ! Mais la populace elle-même est plus facilement ramenée à la raison par le mélange de la conciliation et de la fermeté que par une irritation additionnelle et une aggravation de châtiments.

Savons-nous toutes les obligations que nous avons à la populace ? C’est la populace qui laboure vos champs, et fait le service de vos maisons ; – qui manœuvre votre marine et recrute votre armée ; – qui vous a mis à même de tenir tête au monde entier, et vous tiendra tête à vous-mêmes quand l’abandon et le malheur l’auront poussée au désespoir. Vous pouvez donner au peuple le nom de populace ; mais n’oubliez pas que souvent c’est le peuple qui parle par la voix de la populace, et, ici, je ne puis m’empêcher de remarquer avec quel empressement vous volez au secours de vos alliés malheureux, abandonnant les malheureux de votre patrie à la sollicitude de la Providence, ou de la paroisse.

Quand les Portugais souffrirent par suite de la retraite des Français, tous les bras furent tendus, toutes les mains s’ouvrirent ; depuis la largesse du riche jusqu’à l’obole de la veuve, tout fut prodigué pour les mettre à même de rebâtir leurs villages et de regarnir leurs greniers ; et, en ce moment où des milliers de vos compatriotes égarés, mais en proie à la plus affreuse détresse, luttent contre tout ce que le malheur et la faim ont de plus hideux, votre charité, qui a commencé au loin, doit finir chez vous ? Une somme beaucoup moindre, un dixième des bienfaits prodigués au Portugal, lors même que ces hommes (ce que je ne puis admettre sans enquête) n’auraient pu être rendus à leurs travaux, aurait rendu inutile le charitable emploi de la baïonnette et de la potence. Mais, sans doute, nos amis les étrangers ont des titres trop nombreux à notre bienveillance pour admettre la possibilité de secours domestiques ; et, cependant, jamais des besoins plus pressants ne les ont réclamés. J’ai traversé le théâtre de la guerre dans la Péninsule ; j’ai visité quelques-unes des provinces les plus opprimées de la Turquie ; mais sous le plus despotique des gouvernements infidèles, jamais je n’ai vu de misère plus hideuse que depuis mon retour au cœur même d’un pays chrétien. Et quel remède apportez-vous à cet état de choses ? Après des mois entiers d’inaction, ou d’une action pire encore, arrive, à la fin, le grand spécifique, l’infaillible recette de tous les docteurs de l’État, depuis les jours de Dracon jusqu’à notre époque. Après qu’on aura tâté le pouls aux malades en secouant la tête, après qu’on aura ordonné l’eau chaude et la saignée habituelle, l’eau chaude de votre police et la lancette de vos soldats, ces convulsions doivent se terminer par la mort, résultat inévitable des prescriptions de tous les Sangrado politiques.

Sans parler de l’injustice palpable et de l’inefficacité certaine du bill, la peine capitale n’est-elle pas assez prodiguée dans vos statuts ? N’y a-t-il pas assez de sang dans votre code pénal ? Faut-il en répandre encore, pour qu’il monte vers le ciel et crie contre vous ? Comment mettrez-vous ce bill à exécution ? Pouvez-vous mettre en prison tout un comté ? Élèverez-vous une potence dans chaque champ, et y pendrez-vous des hommes en guise d’épouvantails ? Ou bien (et il le faudra), pour exécuter cette mesure, procéderez-vous par voie de décimation ? Placerez-vous le pays sous l’empire de la loi martiale ? Voulez-vous dépeupler tout le pays, et le transformer en une vaste solitude ? Voulez-vous offrir, comme apanage à la couronne, la forêt de Sherwood, et la rétablir dans sa première condition de chasse royale et d’asile pour les brigands ? Sont-ce là vos remèdes aux maux d’une populace affamée et furieuse ? Le malheureux à qui la faim a fait braver vos baïonnettes, croyez-vous l’effrayer par le gibet ? Alors que la mort est un soulagement, le seul à ce qu’il paraît que vous consentiez à lui accorder, vos dragons le ramèneront-ils à l’ordre ? Ce que vos grenadiers n’ont pu faire, vos bourreaux le feront-ils ? Si vous procédez par les formes légales, où seront vos preuves ? Ceux qui ont refusé d’accuser leurs complices quand la peine encourue n’était que la déportation ne consentiront certes pas à déposer contre eux quand la peine sera la mort.

Avec tout le respect que je dois aux nobles lords des bancs opposés, je pense que quelques investigations, quelques enquêtes préalables, changeraient leurs résolutions. Ce recours, si cher aux hommes d’état, si merveilleusement efficace en mainte occasion récente, la temporisation, ne serait pas ici sans avantages. Quand on vous propose une mesure d’émancipation ou de redressement, vous hésitez, vous délibérez pendant des années entières ; vous temporisez, vous avez recours à mille ménagements ; mais une loi de mort doit être votée haut-la-main, sans songer aux conséquences. J’ai la certitude, d’après ce que j’ai vu et entendu, que dans les circonstances actuelles, voter ce bill sans enquête, sans délibération, ce serait joindre l’injustice à l’irritation, et la barbarie à l’indifférence. Les auteurs d’un tel bill doivent se résigner aux honneurs de ce législateur d’Athènes dont les lois étaient, dit-on, écrites, non avec de l’encre, mais avec du sang.

Mais supposons que ce bill soit adopté ; supposons l’un de ces hommes tels que j’en ai vu, – maigri par la faim, plongé dans un sombre désespoir, insoucieux d’une vie que Vos Seigneuries sont sans doute sur le point d’évaluer aux prix d’un métier ; – supposons cet homme entouré de ses enfants auxquels il ne peut procurer du pain même au péril de sa vie, prêt à se voir arraché pour jamais à une famille que sa paisible industrie avait jusqu’alors soutenue et pour laquelle il ne peut plus rien faire sans qu’il y ait de sa faute ; — supposez cet homme, et il y en a des milliers de semblables, parmi lesquels vous pouvez choisir vos victimes ; supposons-le traîné devant un tribunal afin d’y être jugé pour ce délit nouveau, en vertu de cette loi nouvelle ; eh bien ! il manquera encore deux choses pour le juger et le condamner, à savoir, dans mon opinion, douze bouchers pour jury, et un Jefferies pour juge.



Lorsque Lord Byron prononce son discours devant la chambre des Lords, il y est question de promulguer une loi permettant de condamner à mort, sur le champ, tout ouvrier congédié qui s’en prendrait à l’outil de production installé pour le remplacer. Nous sommes alors en 1812.

Les grèves et les mouvements sociaux faisant suite à la mécanisation des ateliers sont lourdement encadrés par les forces de l’ordre. L’industrialisation a jeté des villages entiers de travailleurs à la rue.


 1848, il y a environ 170 ans :

LACORDAIRE parlant du repos dominical, jour de repos, même de Dieu.


Est-ce bien la France qui méconnaît à ce point les devoirs les plus sacrés de l’homme envers l’homme ? Est-ce elle qui déchire le pacte fondamental de l’humanité, qui livre au riche l’âme et le corps du pauvre pour en user à son plaisir, qui foule aux pieds le jour de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, le jour sublime du peuple et de Dieu ? Je vous le demande, est-ce bien la France ? Ne l’excusez pas en disant qu’elle permet à chacun le libre exercice de son culte, et que nul, s’il ne le veut, n’est contraint de travailler le septième jour ; car c’est ajouter à la réalité de la servitude l’hypocrisie de l’affranchissement.

Demandez à l’ouvrier s’il est libre d’abandonner le travail à l’aurore du jour qui lui commande le repos […]. Demandez à ces êtres flétris qui peuplent les cités de l’industrie, s’ils sont libres de sauver leur âme en soulageant leur corps. Demandez aux innombrables victimes de la cupidité d’un maître, s’ils sont libres de devenir meilleurs, et si le gouffre d’un travail sans réparation physique ni morale ne les dévore pas vivants […]. Non, Messieurs, la liberté de conscience n’est ici que le voile de l’oppression ; elle couvre d’un manteau d’or les lâches épaules de la plus vile des tyrannies, la tyrannie qui abuse des sueurs de l’homme par cupidité et par impiété […].

Sachent donc ceux qui l’ignorent, sachent les ennemis de Dieu et du genre humain, quelque nom qu’ils prennent, qu’entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit. Le droit est l’épée des grands, le devoir est le bouclier des petits.

Bien sur, quand on est athée, on peut réfuter cette homélie en la prenant au premier degré. Mais replacé dans le contexte de l'époque, et dans l'habit et la conviction religieuse de l'homme, on peut néanmoins sans trahir ses sentiments retenir ce constat : « Demandez aux innombrables victimes de la cupidité d’un maître, s’ils sont libres de devenir meilleurs, et si le gouffre d’un travail sans réparation physique ni morale ne les dévore pas vivants »


Bien sur, quand on est athée, comme je le suis, on peut réfuter dans cette conférence les arguments religieux traditionnels (Dieu se reposant le septième jour) mais on est obligé de reconnaître que cette défense du repos dominical, sous prétexte religieux est un acte humaniste d'un homme de gauche contre le libéralisme économique du milieu du XIX ème siècle qui « méconnaît les devoirs les plus sacrés de l'homme envers l'homme » : et demande l'application d'une règle protégeant les plus faibles.

« Demandez aux innombrables victimes de la cupidité d’un maître, s’ils sont libres de devenir meilleurs, et si le gouffre d’un travail sans réparation physique ni morale ne les dévore pas vivants »

Pour finir comment ne pas citer la chanson de Brel, Pourquoi ont-ils tué Jaurès :

« Ils étaient usés à 15 ans,
Ils finissaient en débutant,
Les douze mois s'appelaient décembre … »



 2014, il y a 3 ans :

Lâchez-nous avec la « valeur travail » ! Diana Filippova, Le 18/07/2014  

Lettre ouverte aux élus, dirigeants, syndicats, philosophes, économistes et tous les autres. Par Diana Filippova, Connector OuiShare. 





Voici venu le temps des contradictions. Entre les discours sur le travail que vous - élus, dirigeants, syndicats, prétendants au pouvoir - proférez et les preuves objectives, un gouffre s'est creusé. Les tâches les plus variées nous échappent chaque jour au profit des machines, et pourtant vous érigez encore l'emploi en garant de tous nos droits - santé, vieillesse, citoyenneté - et de notre bonheur.
Vous affirmez que le travail est la voie de conquête de notre liberté et de notre indépendance. Nous constatons que les conditions du travail s'améliorent uniquement pour une mince couche de super héros.
Vous expliquez que notre graal est le CDI garanti à vie, adossé à un salaire décent et à un prêt immobilier. Nous cherchons en vain autour de nous les quelques survivants de ce paradis perdu du siècle dernier.
Vous dites que le travail est la clef de notre épanouissement et du vivre-ensemble. Nous ne parvenons pas à trouver le moindre signe de bonheur dans l'enchaînement des tâches répétitives, la pression hiérarchique et l'insécurité psychologique latente.
Vous dégainez la méritocratie et le niveau de diplôme pour justifier des inégalités sur le marché du travail. Nous nous efforçons à trouver une corrélation dans nos vies et celles des autres : sans succès.
Laissez-moi vous le dire crûment : vous ressemblez de plus en plus à des professeurs de morale, qui espèrent cacher la vacuité de leur pensée par l'invocation quotidienne des grands principes de l'humanisme. Aux citoyens, aux employés, au peuple, vous n'avez d'autre vision à offrir que ce plus petit dénominateur que vous avez en commun : la valeur travail.

Une valeur morale au travail ?

Nous ne sommes ni n'avons jamais été dupes de votre rhétorique supposément éthique. Si le peuple a jamais attribué une quelconque valeur morale au travail, c'est qu'il en tirait un profit pécuniaire et des avantages bien réels.
Durant les deux siècles derniers, l'entreprise individuelle et l'emploi salarié ont été deux modalités plutôt efficaces pour franchir quelques barreaux de l'échelle sociale. Nous étions bien conscients, au fond, qu'en signant ce CDI, nous renoncions à une grande partie des fruits de notre travail, mais la promesse des protections sociales diverses et variées suffisait à dissiper nos quelques doutes.
Les femmes avaient beau se plaindre que leur travail domestique en était un et qu'il n'était toujours pas reconnu comme tel malgré sa pénibilité, la grande majorité d'entre nous en avait plutôt pour son compte et ne l'ouvrait pas trop.
L'assimilation que vous faisiez entre travail, effort et emploi salarié nous semblait bien trop rapide, certes, mais tant qu'il y avait un salaire et des perspectives de devenir soi-même boss, on n'ergotait pas trop sur vos erreurs conceptuelles.

Travailler à tout prix

Aujourd'hui, votre discours a perdu le ton enjoué du siècle dernier et s'est teinté d'intonations culpabilisantes, moralisatrices, prescriptrices. Il faut travailler à tout prix, dites-vous, car l'effort mène au salut psychologique et social tandis que l'inactivité condamne notre société à l'assistanat permanent. Vous avez d'ailleurs pris soin de créer une distinction claire entre le bon élève - celui qui travaille même lorsque sa qualification n'a rien à voir avec le poste - et l'outsider-marginal qui doit pointer à Pôle Emploi tous les mois pour percevoir son maigre pécule. Votre voix devient rauque lorsque vous nous rappelez publiquement que nous devons purger notre dette à l'égard de la société et de l'État - dette originelle dont nous avons hérité dès notre naissance. Vous vous indignez devant les courbes qui ne fléchissent pas et signez des pactes de responsabilité qui vous fournissent une poignée d'éléments de langage exploitables pendant quelques mois. Au fond, vous vous réjouissez de savoir que faire travailler les autres coûte de moins en moins cher tandis que ces autres produisent de plus en plus. 

Votre jeu est vieux comme le monde et il est si simple d'y voir clair : la moralisation du travail est - et a toujours été - le meilleur instrument de contrôle physique, psychologique et social des hommes. Vous vantez l'effort dans la tradition judéo-chrétienne : l'effort soigne la paresse, détourne des tentations et enseigne l'humilité. L'érection du plein emploi en objectif millénaire vous permet de rationaliser le déséquilibre des rapports de force entre employeur et employé, tout en fournissant un formalisme juridique à l'aliénation des moyens de production.

L'emploi à repenser

L'étendue du champ couvert par le concept « travail » est ainsi réduite à son expression la plus simpliste : l'emploi comptabilisé par les statistiques nationales. Tout le reste - de la pratique des artistes aux corvées domestiques - n'en fait pas partie puisqu'il ne rentre pas dans l'une des cases prévues par l'INSEE, Pôle Emploi ou le Bureau International du Travail.
Arrêtez votre cinéma, car nous ne croyons plus à vos discours et vous dénions toute autorité morale. Nous avons la mémoire suffisamment longue pour nous méfier de toute prescription sociale qui érige le travail - arbeit, rabota ("travail" en allemand et en russe) - en norme morale universelle. L'emploi salarié s'en est allé et nous avons tout le loisir de repenser par nous-mêmes ce que le travail signifie réellement pour nous, et comment il s'insère dans les modèles de société que nous souhaitons bâtir.
Peut-être avons-nous un seul conseil à vous donner : laissez donc tomber la morale et préoccupez-vous plutôt de l'économie. À force de lui donner tour à tour les rôles les plus variés - du déterminant culturel à l'instrument de cohésion sociale - vous avez oublié son rôle premier de facteur de production.
Or, la valeur purement économique du travail n'a jamais autant stagné, ravivant des inégalités que les sociétés occidentales n'ont pas connues depuis le début du siècle dernier. Aujourd'hui, nous avons besoin de vous pour définir un système satisfaisant de valorisation de notre production. Car si le travail n'est pas notre seul salut, il est encore notre principal gagne-pain.


Diana Filippova exprime dans sa lettre ouverte toute la logique qui conduit a proposer un peu partout dans le Monde le principe du revenu universel d’existence, ou revenu de base, ou encore salaire à vie.


Sa lettre ouverte, rédigée en 2014 préfigure le mouvement qui s’amplifie aujourd’hui par les voix de personnages tels que Bill Gates ou Mark Zuckerberg, ces derniers insistant sur le fait que les activités humaines étant de plus en plus mécanisées, robotisées, il devient impossible d’entretenir le principe que le travail humain puisse occuper l’ensemble des personnes en âge de travailler au même rythme qu’auparavant.

Soit il faut bien diviser le temps à travailler entre le maximum de gens, et le temps individuel de travail doit diminuer très nettement, soit il est nécessaire d’accepter q’une partie des personnes en âge de travailler puissent gagner leur vie sans contribuer directement à l’effort de travail collectif.

1 commentaire:

  1. Passionnant cet article, un peu d'histoire ça fait du bien, parfois, on ne pense plus au passé, alors que c'est avec celui-ci, qu'on peut bâtir son avenir, et, très belle lettre,merci Filippova, de défendre de si belles valeurs dans le monde ...
    Nk

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