mercredi 14 juin 2017

Un élève...


"Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit font seize…
Répétez ! dit le maître"
Sur le chemin de l'école, Léo s'invente des histoires. Dans son monde il y a des chiffres qui dansent comme des feux follets multicolores. Il les aime bien, ce sont des amis. Le bruit de la rue est loin, tend à disparaître. Maman est pressée aujourd'hui... elle a dit qu'elle avait un truc très important ce matin avec son travail. Elle est tout le temps pressée, maman.

"Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit font seize.
Mais voilà l’oiseau lyre
qui passe dans le ciel"
Le portail de l'école est blanc mais la peinture est vieille. Ça fait comme une peau qui part en morceau. Parfois pendant les récrés, Léo gratte les petits morceaux et quand il arrive à en décoller un, il est content.
Maman l'embrasse... les autres enfants crient. C'est dérangeant tout ce bruit. Léo se bouche les oreilles et ferme les yeux.

Mais la maîtresse le secoue doucement et l'appelle pour aller rejoindre sa classe...Maman est partie. La douleur commence au creux de son estomac, comme un caillou vivant qui cogne contre les parois pour sortir.
"l’enfant le voit
l’enfant l’entend
l’enfant l’appelle"
Léo est maintenant assis à sa place, tout au fond près du vieux radiateur. Ce matin il y a des mots inscrits au tableau... Mais Léo ne comprend pas de quoi ça parle, il faut copier sur le cahier. Le stylo à bille dans sa main raide devient comme un drôle de vaisseau qui louvoie entre les lignes du cahier.
"Sauve-moi
joue avec moi
oiseau !"
La maîtresse approche. Elle vient surveiller que Léo a bien écrit...
"Allez Léo dépêche toi de copier !"
Léo regarde encore le tableau. Les lignes se mélangent, il se couche un peu plus sur son cahier pour se concentrer... Le caillou dans son ventre bouge à nouveau.
"Alors l’oiseau descend
et joue avec l’enfant"
Léo observe la pointe du stylo. De très près c'est drôle, on voit la toute petite bille qui brille. Il se demande comment cette bille fait pour ne pas tomber. Et comment cela peut tracer des lignes sur du papier ?
Il essaie de voir s'il pose le stylo, il appui un peu, il bouge lentement le stylo vers la gauche pour voir...

"Deux et deux quatre…
Répétez ! dit le maître"
"C'est bon? Allez on va regarder votre livre d'histoire maintenant." La maîtresse a effacé le tableau. Léo  tressaille... Il n'avait pas tout copié... Il range son cahier et ne dit rien. Les autres vont encore se moquer de lui et le traiter de nul, surtout Guillaume, le footeux...
"et l’enfant joue
l’oiseau joue avec lui…
Quatre et quatre huit
huit et huit font seize
et seize et seize qu’est-ce qu’ils font ?
Ils ne font rien seize et seize
et surtout pas trente-deux
de toute façon
ils s’en vont."

Un élève lit le texte du livre d'histoire. Léo écoute les phrases un peu hachées de Charline. C'est une lettre d'un jeune soldat à sa fiancée pendant la guerre.
Il aime bien sa voix. Elle est douce sa voix, un peu aiguë. Elle a de beaux cheveux Charline, un peu dorés, qui ondulent sur les épaules. Elle est gentille Charline. Elle au moins ne se moque jamais de lui. Au début de l'année il était assis à côté d'elle. Elle l'aidait des fois pendant les dictées, en douce sans que la maîtresse le voit.
"Et l’enfant a caché l’oiseau
dans son pupitre
et tous les enfants
entendent sa chanson
et tous les enfants
entendent la musique"
La matinée passe, puis la récréation, durant laquelle Léo regarde les autres garçons jouer au foot, les filles se déplacer en bande autour en rigolant. Lui il n'aime pas trop le foot... alors il se raconte des histoires, il observe les fourmis qui courent le long du tronc de l'arbre près du préau.
Puis retour en classe. Léo a sommeil...

"et huit et huit à leur tour s’en vont
et quatre et quatre et deux et deux
à leur tour fichent le camp
et un et un ne font ni une ni deux
un à un s’en vont également.
Et l’oiseau lyre joue
et l’enfant chante
et le professeur crie :
Quand vous aurez fini de faire le pitre!"


Léo se réveille en sursaut. Il a fermé les yeux juste un moment et s'est endormi. La maîtresse a dit de faire quelque chose.... ah, oui, math. Léo aime bien les maths. Mais les multiplications, il connaît déjà, les exercices sont faciles. Il les a finis et en attendant, s'impatiente. Le caillou s'agite plus fort encore...
Tiens dehors la pluie commence à tomber...
"Mais tous les autres enfants
écoutent la musique
et les murs de la classe
s’écroulent tranquillement
Et les vitres redeviennent sable
l’encre redevient eau
les pupitres redeviennent arbres
la craie redevient falaise
le port-plume redevient oiseau."

La matinée  s'achève, mais la maitresse n'était pas contente. Léo n'a pas fait l'exercice 2. Elle dit qu'ils sont quand même 29 dans cette classe et qu'il faut qu'il écoute comme il faut les consignes, qu'il fasse des efforts. Elle dit aussi qu'il doit demander quand il ne comprend pas. Les autres rigolent discrétos et se murmurent des trucs entre eux. Léo se ferme encore plus.
Il était occupé à compter les gouttes de pluie qui venaient l'une après l'autre se coller contre la vitre juste à sa gauche.
La maîtresse a dit qu'elle devait parler à sa maman mais aussi à son papa.  Mais son papa n'est plus là depuis déjà plusieurs mois. Même maman ne sait pas où il est... alors la maîtresse, elle ne risque pas de pouvoir le chopper !
Page d’écriture”, tiré du recueil “Paroles” de Jacques Prévert
C. Blanchard

Et si on réinventait une vraie école pour tous? 
Une vraie société qui s'occupe de tous et ne laisse pas les Mamans solos se débrouiller encore plus seules? 

Illustrations: Follon

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